Disegno


FRAGMENTS DE THESE / mardi, janvier 19th, 2021

Le 22 juillet 2020, je publiais sur le blog un article intitulé « Le fil de la Création » dans lequel je m’attarde sur le fait qu’à la Renaissance, l’homme « devient un être exceptionnel doté de libre arbitre ; acteur de son existence, artisan de sa destinée. » J’y voyais une dimension très actuelle & me risquais à établir un lien avec la question du développement personnel qui nous incite à renouer avec notre pouvoir créateur, qui nous invite à créer notre vie.

Avec ce nouvel article, je poursuis ce fil d’Ariane en jetant cette fois un pont entre la notion d’intention – celle que l’on formule au quotidien toujours dans le but de « créer » sa vie – & la notion de Disegno,  » Le dessein qui précède le dessin, l’intention qui prélude à toute activité créatrice « .

Je vous propose dans ce but un extrait de ma thèse issu d’une partie intitulée Du disegno interno au disegno esterno : de l’art de la mémoire à l’art figuratif. J’ai volontairement retiré certains passages afin d’alléger le texte. En revanche, des références à des passages antérieurs ont été maintenues, j’espère que le cheminement n’en demeurera pas moins agréable. Bonne lecture !

Carole

Du disegno interno au disegno esterno : de l’art de la mémoire à l’art figuratif

À l’aube de la Renaissance, les peintres, les sculpteurs, les architectes étaient encore des artisans dont les réalisations relevaient d’un travail manuel. Depuis l’Antiquité et durant le Moyen Age, les activités humaines avaient été scindées en deux catégories : les arts mécaniques et les arts libéraux. Ces derniers étaient divisés en deux niveaux sur lesquels reposait la structure de l’enseignement : le Trivium (grammaire, dialectique et rhétorique) et le Quadrivium (géométrie, arithmétique, astronomie et musique). Cette classification était également le reflet d’une hiérarchie sociale. Devant les arts mécaniques, serviles, exercés par les artisans, se dressaient les sept arts libéraux, libres, capables de s’affranchir du corps comme de la matière, pratiqués par les professions de l’esprit.

Ainsi, au début du Cinquecento, peinture, sculpture et architecture font partie des arts mécaniques. Afin d’élever leurs arts au rang des arts libéraux et d’acquérir leur autonomie comme leur liberté en s’affranchissant du joug des guildes et des corporations, les artisans de ces trois disciplines vont alors tenter de montrer qu’une activité intellectuelle précède et supplante leur exercice manuel. Ils vont mettre en évidence la corrélation de leurs arts avec certaines disciplines issues des arts libéraux comme par exemple le lien qui unit la perspective et les mathématiques. De même, l’invention picturale va être hissée au rang de l’invention poétique faisant du peintre l’égal du poète. Ce débat, auquel vont prendre part des artistes tels que Léon Battista Alberti, Léonard de Vinci, Benedetto Varchi et naturellement Giorgio Vasari, va animer la majeure partie du XVIe siècle.

Le Cinquecento représente donc un tournant, le moment où la peinture, la sculpture et l’architecture quittent peu à peu le rang des modestes arts mécaniques et accèdent au rang des prestigieux arts libéraux, où l’artiste devient un intellectuel, où il quitte son atelier pour rejoindre les académies telle que l’illustre Accademia del Disegno. Lieu d’enseignement théorique comme technique, enceinte protectrice, l’académie représente également l’origine d’un art assujetti au pouvoir culturel du duc Cosme Ier de Médicis.

L’Accademia del Disegno est la première académie artistique créée en Europe. Giorgio Vasari joua un rôle essentiel dans ce projet dont les statuts furent signés par le duc Cosme Ier de Médicis en janvier 1563. Placée sous l’autorité du duc lui-même et de son représentant, Vincenzo Borghini, de Michel-Ange, second président honoraire, et indirectement de Giorgio Vasari, l’Accademia del Disegno, et dans son sillage l’art, devient un organe de la politique ducale ; les artistes quant à eux se font les chantres, les hérauts de la gloire du duc de Florence.

[…]

Le Disegno représente à la fois le dessin et le dessein, le tracé du contour et l’intention. Lisons la définition proposée par Giorgio Vasari dans son Introduction aux trois arts du dessin dans la seconde édition des Vite : Perché il disegno, padre delle tre arti nostre architettura, scultura e pittura, procedendo dall’intelletto cava di molte cose un giudizio universale simile a una forma overo idea di tutte le cose della natura, la quale è singolarissima nelle sue misure, di qui è che non solo nei corpi umani e degl’animali, ma nelle piante ancora e nelle fabriche e sculture e pitture, cognosce la proporzione che ha il tutto con le parti e che hanno le parti fra loro e col tutto insieme ; e perché da questa cognizione nasce un certo concetto e giudizio, che si forma nella mente quella tal cosa che poi espressa con le mani si chiama disegno, si può conchiudere che esso disegno altro non sia che una apparente espressione e dichiarazione del concetto che si ha nell’animo, e di quello che altri si è nella mente imaginato e fabricato nell’idea.

Roland Le Mollé qui cite ce passage dans son ouvrage, Giorgio Vasari, L’homme des Médicis, poursuit :

Ainsi le dessin est-il l’opération intellectuelle essentielle qui déduit les formes, autrement dit les idées, de la luxuriance de la nature et induit un espace humain à partir des rapports établis avec l’univers ; il est donc la matrice commune de tous les arts et l’élément unificateur, à la fois principe et fin de toute activité créatrice. Activité fondamentale dont tout dépend, il révèle le système du monde, il en est un peu le vecteur. Jusqu’à devenir cette abstraction pure qu’est le disegno interno

Le Disegno est donc le père des trois arts que sont la peinture, la sculpture et l’architecture ; mais pas seulement. Ces deux extraits insistent sur le fait que le Disegno procède de l’intellect, qu’il est le dessein qui précède le dessin, l’intention qui prélude à toute activité créatrice. Car le Disegno ne concerne pas uniquement les arts figuratifs, il ne dirige pas seulement la création artistique, c’est tout le processus créatif qu’il conditionne. Il inscrit ainsi la création artistique dans le grand Tout que forme l’Univers dont elle est une imitation, une partie et participe de la conception à la fois géocentrique et hermétique d’un microcosme pendant d’un macrocosme.

Ce fameux Disegno se divise en deux catégories. Le disegno interno représente l’idée qui s’est formée dans l’esprit, le disegno esterno en est l’expression sensible, il en est la forme.

Ma sia come si voglia, [écrit Vasari] questo disegno ha bisogno, quando cava l’invenzione d’una qualche cosa dal giudizio, che la mano sia mediante lo studio et essercizio di molti anni spedita et atta a disegnare et esprimere bene qualunche cosa ha la natura creato, con penna, con stile, con carbone, con matita o con altra cosa ; perché, quando l’intelletto manda fuori i concetti purgati e con giudizio, fanno quelle mani che hanno molti anni essercitato il disegno conoscere la perfezzione e eccellenza dell’arti et il sapere dell’artefice insieme.

Comment ne pas entendre dans ces propos un écho des paragraphes précédents dédiés à l’art de la mémoire ? Comment ne pas déceler de rapports entre le monde supracéleste des Idées, de l’abstraction, des causes premières du Théâtre de Camillo et ce Disegno duquel émanent les arts figuratifs ? Comment ne pas entrevoir dans cette répartition du Disegno interno / Disegno esterno une remembrance de l’homme intérieur / de l’homme extérieur ? Comment ne pas reconnaître dans ces réflexions les prémisses de la pensée brunienne ?

Il ne s’agit pas ici d’évoquer le passage des images de mémoire dans l’art pictural. Certes, certaines peintures, certains cycles vont contenir et proposer des images mnémoniques, ce sera le cas des fresques du Palazzo Vecchio, mais pour l’heure notre propos se situe à un niveau différent. La théorie du Disegno nous invite à quitter, à dépasser le monde sensible, à prendre de la hauteur – comme nous l’avait suggéré le divin Camillo – et à atteindre les sphères supracélestes du monde des Idées. Grâce au Disegno, l’artiste et les arts figuratifs acquièrent une dimension métaphysique.

S’il est possible d’entrevoir dans cette théorie du Disegno l’empreinte de la conception hermétique de l’art de la mémoire, s’il est envisageable de percevoir un glissement entre l’art de la mémoire et les arts figuratifs, dans ce cas, le Disegno peut éventuellement être considéré comme l’expression de la nature divine de l’Homme dont le siège, à l’instar de la mémoire, est l’intellect. L’expérience hermétique a permis à l’homme de recouvrer sa part de divinité et, conséquemment, son pouvoir démiurgique. L’artiste est cet homme qui s’est élevé jusqu’à la sphère supracéleste, qui est remonté jusqu’à ce que Giordano Bruno nommera quelques années plus tard l’Ombre des Idées.

Ce Disegno qui préfigure toute création, qui établit à notre avis un lien entre l’art de la mémoire et les arts figuratifs, pose inévitablement une analogie entre la création artistique et la création divine. Le divin Léonard de Vinci énonça, « [l]e caractère de divinité que possède la science de la peinture, fait que l’esprit du peintre se métamorphose au point d’avoir une ressemblance avec l’esprit divin ; plus tard, le peintre Federico Zuccaro écrira que « le disegno è un segno di dio ».

[…]

Au cours du Cinquecento, d’artisan, l’artiste est devenu un intellectuel mais également un créateur, un démiurge à l’égal de Dieu. Ce sont ces deux qualificatifs “intellectuel” et “créateur” qui nous ont conduite à établir un lien entre l’art de la mémoire et les arts figuratifs. Si les images mnémoniques et magiques du Théâtre de Camillo permettaient à l’Homme de recouvrer sa part de divinité, le pouvoir de l’artiste comme des arts figuratifs réside dans leur capacité à accorder mémoire, renommée, gloire et éternité. Les artistes deviennent les détenteurs du pouvoir de la mémoire. Grâce à leur art, ils promettent à leur commanditaire, comme à eux-mêmes, l’accession à la postérité.

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